lundi 26 mai 2014

Ce nouveau socialisme venu de l’Oregon



Tous les témoins de la débâcle des socialistes aux élections européennes peuvent légitimement se demander si le socialisme, comme idéal de société, s’essouffle. De nombreux sympathisants socialistes semblent résignés, et des contestations de rue sont croissantes depuis trois ans dans toute l’Europe, à l’image des indignados espagnols.
Si on regarde hors Europe, cependant, des idées socialistes se développent – à défaut de voir se développer les partis socialistes. En particulier, le projet pilote « Pay it forward » (paye plus tard) est en train de s’imposer aux Etats-Unis, pays pourtant culturellement hostile au socialisme.
L’année dernière, le parlement de l’Oregon a approuvé un projet pilote proposé par le parti des familles travailleuses (Working Families Party) pour financer l’instruction secondaire et universitaire, le Pay it forward. Son fonctionnement est très simple : les étudiants ont droit à étudier gratuitement s’ils s’engagent à payer 3% de leurs futurs revenus à un fond public d’éducation, pendant 24 ans.
Le succès de ce dispositif a fait des émules. Il y a à peine un mois, c’est au tour de la chambre des représentants du Connecticut à approuver un nouveau projet pilote. Au même moment, un des candidats à la gouvernance de la Californie annonce son intention d’explorer ce projet dans son Etat. Nous en sommes qu’au début, mais la tendance semble aller vers une adoption à grande échelle de ce dispositif.

En quoi ce projet est-il socialiste ?
Le projet créé de l’impôt volontaire, proportionnel au revenu, pour les dépenses publiques en éducation. Ceux qui ont bénéficié de l’éducation gratuite, payent en retour en fonction de leur succès économique. En un mot, les chômeurs ne payent rien, les millionnaires payent plus que s’ils avaient étudié à Harvard.
En outre que ce simple effet redistributif, il y a une dimension plus fondamentale. Avec un tel système, l’Etat de l’Oregon décide de partager légalement avec les citoyens la responsabilité de leurs succès et leurs insuccès économiques. Chaque citoyen n’est donc plus entièrement responsable de ce qu’il devient – principe qui est à la base de l’idéologie libérale – mais cette responsabilité est désormais partagée, comme le veut l’idéologie socialiste. Pour chaque échec, tous en payeront les conséquences et, pour chaque succès, tous en bénéficieront.
De fait, la façon dont on est instruit détermine notre avenir. Mais pour la première fois, l’éducation publique se reconnaît légalement responsable de l’avenir de ses étudiants.

En quoi cela diffère de notre système d’éducation public ?
Une première différence réside dans la contribution de ceux qui n’ont pas bénéficié d’une forte instruction. Dans un système public traditionnel, le citoyen non scolarisé paye, par ses impôts, le système d’éducation. En soi, cela peut se justifier avec l’idée que l’instruction est, en général, un bien collectif. Cependant, l’incapacité du système éducatif de garantir une véritable égalité des chances et sa propension à reproduire les élites ont été largement attestées dans les études sur la question. Cela signifie que le système punit deux fois les citoyens désavantagés : il leur barre le chemin de la réussite scolaire et il leur demande de financer le système éducatif. Le Pay it forward garantit au contraire une parfaite gratuité scolaire, sans demander à ceux qui n’en ont pas bénéficié d’y contribuer financièrement.
Une deuxième différence est que, dans le système public européen, les plus riches peuvent échapper au financement du système éducatif, alors qu’ils en ont largement bénéficié. Il suffit pour cela de partir travailler là où les salaires sont plus élevés et les impôts plus faibles. Cette concurrence fiscale et éducative conduit de nombreux pays à investir dans l’offre de salaires élevés pour attirer les travailleurs les plus compétents, plutôt que de les former eux-mêmes et risquer, ainsi, de les perdre. Par conséquent, les inégalités de revenus se développent et le financement de l’éducation publique se dégrade.
Face à ce problème, le Pay it forward est basé non pas sur l’impôt – qui dépend du lieu de résidence – mais sur un engagement qui vaut comme contrat privé entre un citoyen et son Etat, garanti par l’Institut du droit international. Les citoyens de l’Oregon qui bénéficieront des meilleurs revenus ailleurs, auront l’obligation légale de rendre ce qu’ils doivent à leur institution d’origine tous les ans. Ceci rend la « fuite des cerveaux » un événement heureux pour la communauté, comme il devrait l’être si l’on prend au sérieux la valeur internationaliste du socialisme.

Il est difficile de déterminer aujourd’hui la valeur économique de ce dispositif. Mais sa valeur en terme de solidarité et égalité est indéniable. Et si les politiques socialistes ne viennent pas toujours des partis socialistes, ces derniers pourraient néanmoins y trouver une source d’inspiration.





mardi 13 mai 2014

Les européennes : vers une percée de l'extrême-droite?


Un enjeu central des élections européennes du 25 mai est certainement celui du score des partis protestataires. En France, les sondages prédisent un franc succès du FN, qui deviendrait le second parti français au Parlement européen, loin devant le PS. Mais qu'en est-il ailleurs? Jusqu'à présent, les succès de l'extrême-droite sur le plan européen sont restés limités, malgré le statut d'élection de second ordre. En outre, les partis en question restent divisés et cela ne risque pas de changer dans un futur proche.


Une extrême-droite très diverse

Malgré le contexte de crise économique, les dernières élections européennes en 2009 n’avaient pas confirmé l’attente d’une sanction des partis au pouvoir : elles avaient marqué la défaite des sociaux-démocrates, mais elles avaient aussi maintenu le PPE comme groupe majoritaire au Parlement européen. Les pertes des partis au pouvoir (par rapport au précédent scrutin national) étaient restées plus limitées en 2009 qu'auparavant. Élevées en Hongrie, en Bulgarie, au Royaume-Uni, en Irlande et au Portugal, elles étaient restées faibles en Espagne et en Italie, tandis que les partis qui gouvernaient la Finlande et la Pologne parvenaient même à progresser légèrement. Certaines organisations eurosceptiques amélioraient leur score, sans réaliser de véritable percée non plus.

Qui plus est, les partis protestataires ont du mal à se mettre d'accord, à parler d'une voix. Après les élections de 2009, les partis d'extrême-droite s'étaient retrouvés dans deux groupes parlementaires différents: le groupe Europe Libertés Democratie, qui comprenait le FN, et l'Alliance européenne des mouvements nationaux, trop petite pour former un groupe parlementaire. Ensemble, ces groupes auraient obtenu 57 sièges, c'est-à-dire moins de 8%, mais une union s'était avérée impossible. La raison est simple: ils viennent de traditions politiques très différentes et ont des positions souvent fortement contradictoires.

Nous avons regardé de plus près les positions des 13 partis qualifiés d'extrême-droite par les experts du Chapell Hill Expert Survey (CHES) et ayant obtenu plus de 5 pour cent des votes au niveau national. Le CHES enregistre à l'occasion de chaque élection européenne les positions de tous les partis représentés sur une quinzaine de dimensions1. Le graphique 1 illustre les distances de ces partis sur les principales dimensions. Il est demandé aux experts de classer chaque parti sur chaque dimension sur une échelle de 1 à 10. Plus on s'approche de 10, plus la position est conservatrice – par exemple favorable à l'assimilation culturelle des étrangers (plutôt que toute forme de multiculturalisme), à la réduction des dépenses publiques ou encore à la prise en compte de principes religieux dans la conduite politique du pays.

Nous présentons ici deux mesures différentes permettant de se faire une idée de la proximité des partis d’extrême droite sur ces différentes dimensions: min/max calcule simplement la distance entre les deux positions les plus extrêmes sur cette échelle de 1 à 10 parmi les 13 partis ; l'écart-type calcule la distance moyenne entre les partis sur ces questions.




La mesure min/max montre que toute velléité d'unifier l'ensemble des partis d'extrême-droite semble vouée à l'échec étant donné la diversité considérable de leurs positions sur un grand nombre d’enjeux. Sur toutes les dimensions il existe des différences fortes entre certains partis. Les profondes divergences de vues relatives à la questions de la décentralisation (« régions ») illustrent clairement cette hétérogénéité : dans nombre de pays de l'Est, l'opposition est totale sur ce point. C'est vrai également pour UKIP au Royaume-Uni. La situation est similaire pour ce qui concerne la place de la religion ou la déréglementation. Il existe ainsi des partis plus classiquement conservateurs dans ce groupe, à côté de partis anti-mondialisation, qui peuvent être assez progressistes sur certains points. A ce titre le PVV de Geert Wilders, allié de Marine Le Pen, est original. Il se distingue par des positions assez libérales sur le plan des mœurs et, par exemple, ne s’oppose pas au mariage homosexuel.

La seconde mesure, l'écart-type, montre que sur certains sujets cette diversité des positions ne se limite pas qu'à un ou deux partis. Les organisations partisanes situées à l’extrême droite sont loin d’être unanimes sur la place de la religion ou encore la déréglementation. Un accord relatif existe, certes, sur certains enjeux : beaucoup des partis d’extrême-droite se retrouvent sur l'opposition à la décentralisation (« région »), les droits des minorités, la petite place réservée à l'environnement, l'ordre public, l'opposition aux politiques redistributives et à l’augmentation des dépenses publiques. Et pourtant, sur chacun de ces enjeux, on retrouve des cas de partis fortement déviants.


Le graphique 2 résume l'ensemble de ces différences en les ramenant à un espace bidimensionnel2. Pour faciliter la lecture, nous avons projeté les noms des pays d'origine, plutôt que les noms de partis, dont la plupart ne sont pas très connus en dehors de leur pays. Le graphique montre que les distances restent importantes y compris entre partis officiellement proches comme le FN et le PVV néerlandais ('NL'). Le FN semble ainsi bien plus proche du Vlaams Belang belge ('BE'), du FPÖ autrichien ('AUS') ou du Parti du peuple danois ('DK'). Et pourtant, les négociations pour former un nouveau groupe parlementaire avec certains de ces partis n'ont pas abouti. Les couleurs indiquent l'appartenance au groupe Europe, Libertés et Démocraties (en rouge), à l'Alliance européenne des mouvements nationaux (en bleu) ou l'absence d'appartenance à tout groupe (en noir).



A l'opposé, les partis de l'Alliance européenne des mouvements nationaux représentent un groupe à part, peu susceptibles de s'unir au FN, au PVV ou Vlaams Belange. Ainsi, le Jobbik hongrois ('HUNG') a affiché régulièrement des positions antisémites qui semblent peu compatibles avec les ambitions gouvernementales affichées par des partis comme le FN ou le PVV. Ces partis se distinguent aussi sur les questions de libéralisme économique : les partis polonais, hongrois ou slovaques sont nettement moins en faveur de la déréglementation ou de la réduction des dépenses publiques que les partis d'Europe de l'Ouest. L’émergence d'une grande internationale d'extrême-droite ne semble donc pas à l'ordre du jour à ce stade.

Les perspectives : un FN fort mais une extrême-droite européenne stable

Les sondages disponibles suggèrent que la situation sera différente en 2014. En France, au moins, plusieurs sondages donnent le FN en deuxième place, juste derrière l’UMP et bien en tête du PS. Les projections lui prédisent 22 sièges sur les 74 qui reviennent à la France. Cependant, ces projections sont moins favorables pour les partis d’extrême droite d'autres pays. UKIP devrait, certes, faire une percée notable au Royaume-Uni avec 23 sièges sur 73 selon les estimations, mais la plupart des autres grands pays n'auront pas de partis d'extrême-droite représentés et cette représentation sera probablement assez faible dans les pays de taille moyenne où ces partis ont des chances d’avoir des élus, comme la Grèce ou la Belgique.

Et, encore une fois, les partis partent en ordre dispersé. Les efforts du FN, notamment, pour construire un groupe comprenant le FPÖ autrichien, le PVV néerlandais, la Lega nord italienne et les « Finns » (Finlandais) n'ont pas abouti. De ce fait, le groupe Europe, Libertés et Démocratie peut espérer une quarantaine de sièges, auxquels s'ajoutent un certain nombre de sièges de « non-inscrits », comprenant les sièges du FN et du PVV. Le groupe des non-inscrits voit ses effectifs gonfler, notamment à la faveur de l'arrivée de nouveaux acteurs, comme le Mouvement 5 Etoiles de l'ancien humoriste Beppe Grillo en Italie et le mouvement Union, Progrès et Démocratie en Espagne, soutenu par des intellectuels comme Fernando Savater ou Mario Vargas Llosa.

Au total, l'extrême-droite devrait voir ses effectifs augmenter légèrement, d’environ une dizaine de sièges. Mais l'absence d'un groupe parlementaire unifié et les clivages profonds qui divisent ces différents partis limiteront leur efficacité. On peut imaginer des alliances de circonstance avec certains des quarante députés conservateurs eurosceptiques du groupe des Conservateurs et réformistes européens sur certaines questions, voire avec certains partis eurosceptiques de gauche. Mais dans l'ensemble, les partis d'extrême-droite ne devraient pas parvenir à influencer les politiques européennes dans l’arène parlementaire.

Le Parlement européen continuera, pour l’essentiel, d'être gouverné par l'alliance au centre entre Parti populaire européen, Parti socialiste européen et libéraux. Les efforts des candidats des deux principaux partis pour rendre la campagne plus visible se sont avérés vains dans la plupart des cas. Et ce n'est sans doute pas des partis protestataires que viendra la publicité tant recherchée.


Emiliano Grossman


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1 Le Chapel Hill Expert Survey (ou CHES) soumet à chaque élection un questionnaire à plusieurs observateurs politiques dans chaque pays membre de l'Union. On leur demande de classer les positions des partis de leur point de vue. Les données sont librement accessibles sur http://chesdata.eu/.


2 La technique utilisée est celle du “positionnement multidimensionnel” (ou MDS, multidimensional scaling). Cette procédure consiste à établir un tableau des distances entre tous les acteurs et sur toutes les dimensions. Ces distances sont ensuite utilisées pour calculer les coordonnées dans un espace bi-dimensionnel qui respecte autant que possible les distances dans toutes les dimensions.   

mercredi 7 mai 2014

Les européennes, toujours un scrutin de « second ordre » ?

Entre les premières élections européennes de 1979 et celles de 2014, le nombre d’élus a presque doublé, celui des électeurs est passé de 190 millions dans 9 pays à presque 390 millions dans 28 pays, le paysage médiatique a évolué, et le développement d’Internet a ouvert des possibilités de communication inédites. L’assemblée s’est transformée, elle aussi : le traité de Lisbonne a couronné sa conquête de pouvoirs toujours plus importants, notamment en faisant de la codécision la procédure législative « ordinaire » et en conférant au Parlement européen un rôle accru dans la désignation de la Commission.
Malgré ces mutations, les élections européennes restent généralement caractérisées comme des « élections de second ordre », selon la dénomination proposée par Karlheinz Reif et Hermann Schmitt dès 1980. Selon les deux auteurs, l’amplification de l’abstention et des votes protestataires aux élections européennes s’expliquaient par la perception d’un enjeu limité par les partis, les candidats et les médias. Plus de vingt ans plus tard, il est légitime de se demander dans quelle mesure la montée en puissance du Parlement européen a changé la donne. Il est encore trop tôt pour dresser un bilan des élections de 2014 – il faudra pour cela attendre la fin de la campagne, l’annonce des résultats et la constitution de la nouvelle Commission. Plus modestement, cette note examine une dimension de la thèse du « second ordre » en examinant dans quelle mesure la perception supposée d’un enjeu limité se traduit par la marginalité des questions européennes dans les discours politiques et médiatiques des mois précédant l’élection, ainsi que par une participation faible et déclinante.

Une Europe invisible pendant la campagne ?
On estime souvent que la perception d’un enjeu moindre des élections européennes se traduit par la discrétion de la campagne dans les discours politiques et médiatiques, et par la prééminence des préoccupations domestiques par rapport aux questions intrinsèquement européennes. Pourtant, une analyse de la couverture des questions européennes dans deux quotidiens allemands, britanniques, français et espagnols* indique que ces questions sont significativement plus présentes dans les colonnes de l’ensemble de ces journaux au cours des trois mois précédant et suivant une élection européenne. Ce résultat peut être illustré par la part trimestrielle d’articles abordant ces enjeux, qui ont été identifiés dans la base de données Lexis-Nexis et dans l’archive en ligne du journal allemand Die Süddeutsche Zeitung à l’aide d’une recherche par mots-clés.

Pour une meilleure lisibilité, ne sont représentées ici que les chiffres pour les journaux Le Monde, El Pais, The Guardian et Die Süddeutsche Zeitung. Si le niveau et la dynamique d’attention est sensiblement différente d’un journal à l’autre – en particulier entre Le Monde et Die Süddeutsche Zeitung, d’une part, et El Pais et The Guardian, de l’autre – le graphe permet de constater que les élections européennes de juin 1994, 1999, 2004 et 2009 marquent partout des temps forts de la couverture des questions européennes. On observe, certes, des pics d’attention en dehors des campagnes européennes, notamment lors de la signature et de ratification du traité de Maastricht en 1991-1993, lors de la crise de la vache folle (qui s’accompagne d’un regain d’attention considérable dans les colonnes du Guardian), de la démission de la Commission Santer début 1999, de chaque étape de l’adoption de la monnaie unique, de la ratification ratée du projet de Constitution européenne, puis à chaque épisode de la récente crise de la dette. Cependant, on peut globalement remarquer que l’UE fait intrusion sur les agendas médiatiques et politiques domestiques surtout quand les citoyens sont appelés à voter : lors des élections européennes et lors des référendums de ratification des traités communautaires.
Comment se situe jusqu’à maintenant la campagne 2014 par rapport aux précédentes ? La comparaison du niveau d’attention au cours des mois de janvier, février, mars et avril précédent l’élection suggère qu’en France et en Espagne, la campagne 2014 voit, jusqu’à maintenant, un niveau historique d’attention à l’actualité européenne, tandis que le niveau du Guardian est plutôt inférieur à la moyenne. En France, un sondage récent (BVA pour I-Télé et Le Parisien) estime d’ailleurs que 60% des Français s’intéressent à cette élection.

La domestication des thèmes européens
Le niveau d’attention global aux questions européennes n’est toutefois qu’un indicateur vague révélant la résurgence d’un certain nombre de mots-clés liés à la politique européenne lorsqu’il y a une élection européenne. L’analyse des clips et affiches de campagne, des programmes électoraux, de la couverture médiatique des élections et de plusieurs sondages d’experts nous en apprend plus sur la place de l’Europe dans les campagnes électorales européennes. Les études disponibles sur la campagne de 2009** montrent que si l’Europe n’a pas été absente du débat, les enjeux européens ont eu tendance à être « domestiqués », appréhendés à l’aune d’un prisme national défini par les questions les plus sensibles et les clivages politiques traditionnels. Ainsi, les questions européennes liées à l’immigration se sont montrées plus saillantes dans les pays d’Europe de l’Ouest et à Malte, les relations avec la Russie ont dominé les débats dans les pays baltes, l’élargissement à la Croatie et à la Turquie a été beaucoup discuté en Slovénie, en Grèce et à Chypre, tandis que les partis scandinaves ont mis l’accent sur les politiques sociales. Par ailleurs, les discours électoraux ont le plus souvent fait l’objet d’un cadrage mixte national-européen, avec toutefois des variations importantes d’un enjeu électoral à l’autre : la politisation du changement climatique ou de l’économie a été par exemple plus européanisée que celle de l’immigration ou de la sécurité.
Interrogés à l’automne 2013 sur les problèmes les plus importants dans leur pays dans le cadre de l’Eurobaromètre, les Européens citent dans presque tous les pays le chômage, la situation économique et l’inflation en premier. Cette convergence des priorités, combinée à l’intervention grandissante des institutions européennes dans les politiques macro-économiques, est susceptible de contribuer, à terme, à « européaniser » les campagnes électorales pour les européennes, même si des facteurs nationaux tels que la densité de l’actualité domestique et l’avancement du cycle électoral continueront probablement à moduler l’attention consacrée à l’UE pendant les élections européennes.

Une participation déclinante
En dépit du renforcement des pouvoirs du Parlement européen, de l’utilisation accrue d’Internet, de l’aménagement des modalités de vote et de la campagne de mobilisation menée par les institutions européennes, 2009 s’était inscrite dans la tendance historique au recul de la participation, qui avait chuté à moins de 44%, ce qui corrobore l’idée d’une élection perçue comme secondaire. Certes, le mouvement n’est pas uniforme et il est accéléré par l’adhésion de nouveaux pays à l’électorat moins mobilisé (en 2009, la participation était par exemple inférieure à 20% à Malte et en Slovaquie).*** Mais si on observe l’évolution de la participation dans les pays membres au moins depuis 1986 depuis leur première élection européenne, on constate néanmoins un recul spectaculaire dans les pays méditerranéens (-36% au Portugal, -26% en Grèce et -24% en Espagne), mais aussi en Allemagne (-23%), aux Pays Bas (-21%) et en France (-20%). Au niveau agrégé, ce mouvement n’est pas compensé par le maintien de la participation en Irlande et dans les pays où le vote est obligatoire (Belgique, Luxembourg), ni même par la tendance à la hausse observée au Royaume-Uni (+3,1%), au Danemark (+11,7%) et dans d’autres pays non représentés ici, comme la Suède.

Rappelons tout de même qu’il existe une hausse assez générale de l’abstention à tous les types d’élections. Y-a-t-il une spécificité des élections européennes à cet égard ? Le graphique ci-dessous représente le rapport entre participation aux élections législatives nationales et aux élections européennes dans les pays membres de l’UE depuis au moins 1995. Si le niveau de la participation est, depuis toujours, bien moindre aux élections européennes, l’écart semble relativement stable dans de nombreux cas et le constat d’une participation déclinante doit donc être nuancé : ce recul a bien lieu, mais il concerne également d’autres élections dans les pays membres. Il reste qu’il est plus fort aux européennes qu’aux législatives dans la majorité des pays (Allemagne, Italie, Pays Bas, Grèce, Espagne, Portugal, Autriche, Finlande). Le niveau de la participation constitue donc un enjeu majeur des élections à venir.

Ces résultats suggèrent que les scores élevés annoncés par les sondages pour les partis protestataires ne s’expliquent pas uniquement par le « second ordre » des élections européennes, lors desquelles les électeurs européens se permettraient de sanctionner les partis au pouvoir dans leur pays. Il est plus probable que plusieurs logiques se superposent et que les partis protestataires parviennent à mobiliser les citoyens substantiellement déçus par les politiques européennes portées par les grands partis de gouvernement. La visibilité relative des questions européennes pendant les campagnes européennes et la convergence des priorités politiques des Européens sur des problèmes à propos desquels l’UE joue un rôle grandissant relativisent en effet le caractère secondaire des élections européennes.

Isabelle Guinaudeau

* Isabelle Guinaudeau & Anna Palau, « The impact of exogenous and endogenous factors on the media coverage of European Integration. A comparative analysis in four countries », communication à la conférence générale de l’ECPR, Bordeaux, 5 septembre 2014. Les quotidiens étudiés sont : Le Monde, Le Figaro, ABC, El Pais, Die Süddeutsche Zeitung, die Welt, The Guardian et The Daily Mail.
** Voir par exemple : Juliet Lodge (ed.) The 2009 Elections to the European Parliament, Palgrave, 2010 ; Michael Maier, Jesper Strömbäck & Lynda Lee Kaid (eds.) Political Communication in European Parliamentary Elections, 2011, Ashgate ; Robert Harmsen & Joachim Schild (eds.) Debating Europe. The 2009 European Parliament Elections and Beyond, 2011, Nomos.

*** Les taux de participation aux élections nationales et européennes proviennent de la base de données ParlGov (disponible sur parlgov.org) 

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vendredi 18 avril 2014

Le gouvernement Valls : un gouvernement « normal » ?

A la suite de la défaite du PS aux dernières élections municipales, nous avons assisté à un changement de Premier Ministre et de gouvernement. Ces changements ont donné lieu tant à une opération de communication gouvernementale, autour du terme de « gouvernement de combat », qu’à une activité intense de commentaires. Les éléments mis en avant et les questions tournées autour de l’absence, ou non, d’un véritable renouveau parmi les ministres, de la taille du gouvernement de son caractère resserré ou non, et sur le refus d'Europe-Ecologie/Les Verts (EELV) de participer se traduisant par l’absence de cette composante aux côtés du PS et du PRG. Pour y voir un peu plus clair, pour se libérer des éléments de communication et prendre de la profondeur vis-à-vis des commentaires, cette note propose de mettre en perspective le gouvernement Valls avec les pratiques gouvernementales de la 5ème république. Nous nous concentrons en particulier sur cinq aspects du nouveau gouvernement : sa taille, le rapport entre les ministres et les ministres sous tutelle, la place du parti leader de la coalition gouvernementale, l’expérience accumulée de ses membres et la proportion de députés en son sein. Concernant la taille, il apparaît que le gouvernement de Manuel Valls se situe nettement en dessous de la moyenne au moment des investitures, y compris avec les nominations des 14 secrétaires d’État qui ont suivi le discours d'investiture du Premier Ministre quasiment une semaine après la nomination des ministres. Ce gouvernement comporte 4 ministres de moins que la moyenne de l’ensemble des gouvernements de la 5ème. Avec 30 membres, il est le 12e gouvernement le plus petit de la 5e République, mais il est l’un des plus petits à gauche, et même plus précisément le 2e le plus petit après le gouvernement Jospin. En effet, les gouvernements de gauche sont en moyenne nettement plus grands que les gouvernements de droite. Donc concernant la taille, c’est surtout par rapport à la pratique des coalitions de gauche que se distingue Manuel Valls, plutôt que vis-à-vis de la pratique générale.
Si l’on distingue les ministres (ministres d’État et ministres) des sous-ministres (ministres délégués, ministres auprès, secrétaires d’État et hauts commissaires), il est possible de scruter leur répartition au sein des gouvernements. La répartition dans le gouvernement de Manuel Valls est très équilibrée, les ministres représentant 53% des membres à un niveau équivalent des gouvernements de Jean-Marc Ayrault, Lionel Jospin et Pierre Mauroy. Si la conséquence est que le nouveau gouvernement se situe dans la moyenne, il se distingue des autres gouvernements de François Mitterrand, qui comportaient une proportion plus grande de sous-ministres.
Regardons ensuite le ratio du nombre de ministres du principal parti de gouvernements (celui du Premier ministre) rapporté au nombre de ministres issus des partis soutiens de la coalition au pouvoir. Pour seulement deux cas dans l'histoire de la 5e République, le parti du Premier ministre ne détenait pas la majorité des portefeuilles (rapport inférieur à 1). Le premier est celui du gouvernement de Jacques Chirac sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing (1974-1976). Étant donné l'appartenance à différents partis du Président et du Premier ministre, cela ne semble guère étonnant. Plus surprenant, sous le gouvernement d'Edouard Balladur (1993-1995), les ministres issus de l'UDF et du Parti Républicain avaient une légère majorité de portefeuilles par rapport à leur partenaire du RPR. Dans tous les autres cas, le parti du Premier Ministre détient la majorité des ministères.
Dans le gouvernement de Manuel Valls, le PS est très largement majoritaire avec un rapport de 6,5 ministres PS pour 1 ministre non PS, le PRG en l’occurrence. Cela le place en-dessous de la moyenne, mais aussi en-dessous du gouvernement Ayrault ; et ce, malgré le départ des ministres EELV. Les deux se situent très loin des principaux gouvernements quasiment mono-partisans du quinquennat de Jacques Chirac, mais aussi du gouvernement Fillon 3. Pour rappel, ce gouvernement sonnait le glas de la volonté d' « ouverture » qui avait marqué les gouvernements Fillon 1 et 2, face à l'impopularité croissante de l'exécutif. Le PS, au sein du gouvernement de Manuel Valls, est moins hégémonique que dans tous les gouvernements de François Mitterrand, en particulier durant son second septennat. À deux exceptions près : les deux derniers gouvernements de Pierre Mauroy, qui comportaient une part importante de communistes, et dont le gouvernement de Manuel Valls est assez proche (rapport de 6 contre 6.5), et le gouvernement de Lionel Jospin qui rassemblait plus de partis (communistes, PS, PRG, écologistes). Le départ des écologistes du gouvernement ne s’est donc pas traduit par un renforcement de la domination du parti leader, le PS, du moins sur le plan comptable.
En ce qui concerne la proportion de députés, c’est-à-dire de membre élus dans la législature en cours, le gouvernement de Manuel Valls, encore une fois, se situe très près de la moyenne : 67% des membres sont issus de l’Assemblée nationale contre 66% en moyenne. Dit autrement et de manière traditionnelle, tant à gauche qu’à droite, le gouvernement de Manuel Valls s’appuie largement sur les députés de sa majorité afin d’obtenir une assise parlementaire (il est à noter qu’un certain nombres des ministres proviennent du Sénat). Dernière caractéristique explorée, l'expérience préalable des ministres, mesurée par le nombre de postes ministériels occupés par chaque ministre antérieurement à sa nomination. Là encore, le gouvernement de Manuel Valls se situe dans la moyenne. Comme pour la part des députés, cette mesure peut servir d'indicateur de l'indépendance des ministres vis-à-vis du chef de l'exécutif, que ce soit le Premier ministre ou le Président. En effet, un ministre expérimenté aura ses propres appuis politiques, alors qu'un ministre « d'ouverture » sera entièrement dépendant du bon vouloir du chef de l'exécutif pour rester en poste. On peut également supposer que cette expérience est profitable quant à la gestion publique et à la coordination interministérielle.
En conclusion, sur les cinq caractéristiques que nous avons détaillées, le gouvernement de Manuel Valls se situe largement dans la moyenne des précédents gouvernements, même si du fait de sa taille il se différencie plutôt des dimensions habituelles des gouvernements de gauche. Il ne s’agit donc en aucun cas d’un gouvernement de rupture quant à ses propriétés. Pour autant, ces informations ne nous permettent pas d’envisager la fortune future de ce gouvernement en ce qui concerne sa popularité future, sa capacité à obtenir un soutien politique à l’Assemblée Nationale, ou sa durée. En effet, le format du gouvernement et les choix de l'exécutif concernant les ministres n'ont quasiment aucune influence sur ces éléments de résultat.

Abel François et Emiliano Grossman

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lundi 14 avril 2014

L’immigré selon l’UMP : un incompétent assisté


Pris comme un groupe, les immigrés peuvent faire peur pour deux raisons opposées.

D’une part, ils peuvent être vus comme des gens disposés à travailler dur pour de faibles revenus et qui concurrencent le travailleur local. Cette concurrence prive les français de leur emploi ou, du moins, contribue à leur baisse de revenu. L’immigré fait peur parce qu’il est un bosseur acharné.

D’autre part, l’immigré peut être vu comme bien moins concurrentiel que le travailleur français, peu qualifié, et destiné à vivre des allocations pour pouvoir survivre. Cet immigré là est mal vu parce qu’à l’inverse du premier, il vide la caisse de la sécurité sociale. Il fait peur parce qu’il est, disons, paresseux.

Qu’il soit vu comme travailleur ou glandeur, l’immigré, donc, inquiète. Or, cette inquiétude a des effets psychologiques sur l’opinion de nos concitoyens sur la protection sociale, notamment la protection contre le chômage ou la pauvreté.

Une estimation multivariée sur 3000 français montre que ceux qui voient les immigrés comme paresseux ou peu qualifiés, souhaitent davantage réduire la protection sociale, alors que ceux qui les voient comme dangereusement compétitifs veulent au contraire accroître cette protection. La relation statistique se maintient que l’on soit de droite ou de gauche, égalitaristes ou non, et quelque soit l’âge, le sexe et autres caractéristiques démographiques et professionnelles.

L’explication est simple : lorsque nous avons peur de perdre face à la concurrence, nous souhaitons être davantage protégés. En revanche, lorsque nous gagnons, nous ne voulons pas payer pour ceux qui ont perdu. Lorsqu’on connait la raison pour laquelle la peur des étrangers se développe, on sait dans quelle direction ira l’attitude envers la protection sociale.

Aux Etats-Unis, par exemple, la propagande qui a visé à décrire les populations noires comme fondamentalement pauvres parce que peu travailleuses, a poussé les américains blancs à rejeter le système de protection sociale. A l’inverse, la propagande anti-juive des années ’30, décrivait les juifs comme très concurrentiels et, pour cette raison, a produit en Europe une attitude favorable à la redistribution même chez les partis de droite.

Qu’en est-il en France aujourd’hui ? La tendance est actuellement défavorable à la protection sociale : 54% des français tendent à voir les immigrés plutôt comme un poids pour la sécurité sociale, alors que seulement 16% les voient plutôt comme prenant les emplois des français (le reste ne manifeste pas de préférence). Y a-t-il un effet de propagande partisane dans un sens ou dans l’autre ?

Prenons ceux qui pensent plutôt que les immigrés prennent le travail des français. Par rapport aux autres, ils sont généralement plus jeunes, moins diplômés, habitant dans des départements ruraux et avec des taux de chômage élevés. Politiquement, ils tendent à ne pas voter. Votent-ils pour le FN ? Non, pas plus que les autres. Ou plutôt : le fait d’avoir peur des immigrés est fortement associé au vote FN, mais la raison pour laquelle on a peur ne l’est pas. Il n’y a donc pas de traces de propagande qui alimente la peur de la compétition des migrants, d’autant plus qu’elle touche une population particulièrement peu exposée aux médias. Le facteur qui explique le mieux cette peur est la vulnérabilité économique.

Prenons maintenant les caractéristiques de ceux qui pensent que les immigrés profitent de la sécurité sociale. Plus instruits et informés politiquement que les précédents, ces personnes se caractérisent surtout par leur proximité à l’UMP. En d’autres termes, l’UMP est le seul parti français dont les électeurs ont un diagnostic précis sur les immigrés : ils sont peu qualifiés, peu compétitifs et bénéficient des généreuses allocations publiques.

Doit-on voir là un effet de la propagande de l’UMP ou, au contraire, ces électeurs qui voient des immigrés paresseux sont simplement attirés par l’UMP ? Deux éléments penchent en faveur de la première thèse. Ils sont basés sur l’idée que les phénomènes de propagande se diffusent du haut vers le bas à travers deux canaux : les militants et les discours ou programmes politiques.

Premièrement, s’il s’agit de propagande, les militants de l’UMP devraient être encore plus marqués que les simples sympathisants dans leur vision des immigrés. Les militants sont en effet l’une des voix par lesquelles un parti diffuse ses positions. Or, précisément, contrairement aux militants des autres partis qui ne diffèrent pas significativement des simples sympathisants sur la question de la compétitivité des immigrés, les militants  de l’UMP sont encore plus enclins à croire que les immigrés sont peu compétitifs que les simples sympathisants de l’UMP qui, comme je l’ai dit, sont à leur tour plus convaincus par ce diagnostic que tous les autres.

Deuxièmement, une analyse qualitative des programmes politiques en 2007 et 2012 montre que l’UMP aborde le problème des immigrés uniquement sous l’angle de leur faibles compétences et leur poids sur les dépenses de protection sociale. En revanche, dans les programmes socialistes, communistes, écologistes, ainsi que dans ceux du Modem, le thème de l’immigration n’est jamais lié à celui de la protection sociale ni à celui du chômage. Enfin, le programme du FN fait bien référence à la « préférence nationale » pour défendre les travailleurs français contre les immigrés, mais aussi à des formes de « redistribution chauvinistes », revenant à limiter l’accès des immigrés aux transferts sociaux, pour attirer les contribuables qui refusent de payer pour les immigrés. L’UMP est donc bien le seul parti qui aborde le problème de la sécurité sociale, mais pas celui de la concurrence dans le marché des emplois.

Ces éléments suggèrent que l’UMP porte bien un discours sur les immigrés qui, sans être clairement hostile comme celui du FN, donne une vision de l’immigré qui est psychologiquement associée à un rejet de la redistribution. Ce même discours, porté vraisemblablement par des partis de droite dans les pays occidentaux, contribue à développer un rejet de la taxation. Du coté des partis de gauche français, en revanche, la corde redistributive de la xénophobie n’est pas exploitée, contrairement à la gauche québecoise ou suèdoise qui a largement utilisé le thème de la protection du travailleur local face à une immigration concurrentielle.


Ce billet se base sur l’article « Immigration etsoutien à l’État providence. Une analyse de l’opinion publique française » paru dans la Revue d’économie politique.
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vendredi 11 avril 2014

Bilan des élections municipales françaises de 2014 dans les villes de + de 9.000 habitants


Cette note propose un bilan des élections municipales de 2014 pour 1052 villes de plus de 9.000 habitants de France métropolitaine[i]. Elle actualise et complète deux précédentes analyses des résultats portant spécifiquement sur le premier tour du scrutin[ii]. De prime abord, le nombre de villes prises en compte peut paraître limité. Cependant, en observant les résultats électoraux dans l’ensemble des villes de plus de 9.000 habitants, cette note couvre en fait 50% du corps électoral français (soit 19,8 millions d’électeurs inscrits), et exclut les villes dont la compétition électorale est davantage déconnectée de la vie politique nationale.
Par ailleurs, nous avons pris soin de distinguer les résultats électoraux par strate de villes (ou secteurs et arrondissements) : celles comprises entre 9 et 30.000 habitants (782), 30 et 100.000 habitants (220) et au-delà de 100.000 habitants (50). Ce découpage permet de rendre compte d’une partie de l’hétérogénéité des situations urbaines et périurbaines.
Enfin, pour saisir l’ampleur de la défaite des listes de gauche, nous avons privilégié une approche statistique descriptive la plus exhaustive possible.

La situation avant le premier tour
En mars 2008, les élections municipales s’étaient soldées par une nette victoire de la gauche, exprimant un fort vote sanction contre le Président Sarkozy et le gouvernement Fillon, aux affaires depuis neuf mois. Cette dynamique avait porté la gauche à son plus haut niveau historique en termes de mairies depuis les municipales de 1977 : à l’issue des élections de 2008, elle se retrouvait à la tête de 53% des villes de plus de 9.000 habitants, contre 63% en 1977 (506 villes). A l’intérieur de la gauche, le mouvement avait quasi exclusivement profité au PS, qui s’était imposé comme le principal réceptacle du mécontentement des électeurs. Ainsi, à la veille des élections des élections de mars 2014, le PS dirigeait 70 % des mairies de plus de 30.000 habitants détenues par la gauche, contre 67 % à l’issue des municipales de 1977, 52 % à l’issue des municipales de 1983, 58 % après les municipales de 1989, 55 % après les municipales de 1995 et 62 % après les municipales de 2001.


La situation à l’issue du premier tour
A l’issue du premier tour des élections de 2014, les premiers signes d’une sanction de grande ampleur avaient été perceptibles. Parmi les 1052 villes, 485 équipes avaient été élues dès le premier tour (dont 19% conduites par l’UMP et 12% par le PS). Les basculements à gauche s’étaient limités à 7 villes (St-Egrève, Bruges, Vire, St-Just-Saint-Rambert, Seclin, Le Portel, Maxeville) contre 35 villes pour la droite, ces changements intervenant majoritairement dans les villes de moins de 30.000 habitants, où l’offre électorale était moins dense. Les listes de droite étaient néanmoins parvenues à conquérir cinq villes de plus de 30.000 habitants, dont deux dirigées par les socialistes depuis les années 1950 (Niort, L’Hay-les-Roses)
Mais surtout, le taux de reconduction des mairies sortantes laissait apparaître un net déséquilibre entre la gauche et la droite[iii] : la droite (UMP et UD) avait pu conserver 53% de ses mairies sortantes, contre seulement 16% à gauche (SOC, UG, COM). Résultat, sur les 567 villes de plus de 9.000 habitants qui restaient en jeu, 362 étaient détenues par la gauche contre 205 pour la droite. A la veille du second tour, la gauche était particulièrement exposée au mécontentement des électeurs.
Le graphique 1 permet de contraster le bilan en termes de mairies selon la taille des communes. Il fait apparaître un mouvement général en faveur de la droite dans toutes les strates.




Figure 1 : Basculements et maintiens au 1er tour




Le bilan des deux tours
A l’issue du second tour, le bilan est implacable : les élections municipales de 2014 marquent un revers retentissant de la gauche qui perd 196 municipalités de plus de 9.000 habitants, dont 60 de plus de 30.000 habitants. L’ampleur des basculements touche avant tout les listes sortantes d’Union de la Gauche (-99 municipalités), du Parti socialiste (-48) et les listes d’Union de la Droite (-55). Ce dernier résultat doit être lu au regard des jeux d’étiquette. En effet, un certain nombre de listes élues sous l’étiquette « Majorité » en 2008 se sont représentées en 2014 sous l’étiquette UMP et non Union de la Droite. Au final, les listes UMP et UD réalisent un gain net de 163 municipalités (figure 2).

Figure 2 : Basculements et maintiens en 2014 (1er et 2ème tours)


Si la gauche perd un nombre de significatif de villes de 9 à 30.000 habitants (136 communes), l’ampleur du phénomène est encore plus impressionnante pour la strate des villes de 30 à 100.000 habitants. En effet, lorsque la gauche gagne 2 municipalités (Douai et Avignon) sur la droite, la droite en conquiert 50 (dont des villes ancrées à gauche depuis plusieurs décennies comme Aubagne, Charleville-Mézières ou Pau).
Le bilan au sein des villes de plus de 100.000 habitants est tout aussi cruel pour la gauche, et notamment pour le PS. Excepté le cas de Montreuil, qui passe d’EELV au PCF, les pertes sont toutes essuyées par le PS, que ce soit vers des socialistes dissidents (Montpellier), vers EELV (Grenoble), vers l’UDI (Amiens), mais surtout vers l’UMP (Caen, Toulouse, Tours, Saint-Etienne, Angers, Reims, Limoges, Argenteuil). Le mouvement touche aussi bien ses bastions historiques (Limoges, Roubaix) que ses conquêtes plus récentes (Caen, Toulouse, Reims). Les victoires à Paris et Lyon ne sont pas l’arbre qui cachent la forêt, comme lors des élections municipales de 2001 : elles sont plutôt la bouée de sauvetage qui fait la différence entre une débâcle et un cataclysme.

Figure 3 : Evolution du rapport de force gauche/droite, 1977-2014


En se concentrant sur les villes de plus de 30.000 habitants, où le scrutin municipal est le plus politisé, le graphique 3 montre que la gauche revient à son plus bas niveau depuis 35 ans. Avec 83 villes dirigées (dont 20 par le Parti communiste), la gauche perd de son influence dans le réseau des villes moyennes de + de 30.000 habitants (solde de -48 villes) et les grandes villes de + de 100.000 habitants (solde de -9 villes).

Les flux entre la gauche et la droite sont presque à sens unique, mais il faut noter que les deux gains de la gauche sur la droite restent assurés par le PS, alors qu’il subit une débâcle historique sur l’ensemble du territoire. Comme l’indique le graphique 3 (pour les villes de + 30.000 habitants), jamais la gauche n’avait atteint un seuil si faible de villes gouvernées. Avec un bilan de 158 villes à son actif, la droite atteint non seulement un plafond historique mais réalise surtout une progression considérable (+53), encore plus importante que celle observée en 1983 (gain de 35 villes).

Au centre de toutes les attentions au soir du premier tour, l’extrême-droite gagne deux villes de plus de 30.000 habitants, égalant sa performance de 1995. Ses deux gains sont assurés sur la droite modérée (Béziers et Fréjus), exactement comme en 1995 (Marignane et Toulon). Dans la France urbaine, le redressement du FN correspond bel et bien à un retour à son plus haut niveau historique. Mais une nouvelle géographie des villes FN s’impose en 2014. Alors que ses victoires étaient concentrées dans le Sud-Est en 1995, le FN conquiert aujourd’hui des mairies dans le Pas-de-Calais (Hénin-Beaumont), l’Aisne (Villers-Cotterêts), les Yvelines (Mantes-la-Ville), la Moselle (Hayange), en plus du sud (Bollène, Fréjus, Le Luc, Cogolin, Le Pontet)[1].

Les flux au sein de la gauche ne sont pas négligeables, notamment du PS vers ses alliés et/ou concurrents. Les équipes investies par le PS sont battues par trois dissidences à La Rochelle, Montpellier et Dunkerque, confirmant que l’étiquette socialiste était difficile à porter lors de ces élections. Le PS cède également Aubervilliers au PCF et Grenoble à EELV, rappelant que sa domination au sein de la gauche n’est pas un état de nature. De son côté, le PCF poursuit son déclin inéluctable avec des pertes symboliques en région parisienne (Bagnolet, Bobigny, Villejuif).

L’évolution du rapport de force gauche/droite se mesure non seulement en nombre de basculements de villes mais aussi en nombre de voix pour chacun des grands blocs partisans. Ainsi, l’effet de la participation différentielle se concrétise par une plus forte baisse des voix de la gauche qu’une hausse des voix de droite. La différence est particulièrement sensible pour les villes de 9 à 30.000 habitants alors qu’elle devient symétrique pour les villes plus urbaines. Un phénomène plus net ressort : le recul des listes autonomes du centre (Modem, UC, UDI). 

Ecart Voix 2014 - 2008 (1er tour) / exprimés 2014

Total
9 - 30 000 hab.
30 - 100 000 hab.
 + 100 000 hab.
Gauche
-7,04%
-7,25%
-5,16%
-4,72%
Div. Centre
-6,49%
-3,28%
-7,90%
-10,66%
Droite
4,43%
3,76%
4,99%
4,93%
FN
7,54%
6,08%
8,38%
9,16%
Note : La gauche a perdu 7,04 points de pourcentage de voix des exprimés au 1er tour de mars 2014 par rapport à son score au 1er tour de 2008.

Enfin, pour la première de l’histoire des élections municipales, le nombre de duels au second tour ne concernait que 33% des scrutins. Ainsi, dans 381 municipalités, le nombre de listes ayant atteint au moins 10% des voix au 1er tour ont débouché sur 305 triangulaires, 74 quadrangulaires et 2 quinquangulaires. Face à cette situation inédite, la répartition des gains et pertes de villes ne révèle pas de distorsions politiques flagrantes. Globalement, la droite domine toutes les situations de second tour dans un ordre de grandeur semblable quelque soit le niveau de strate de population. En revanche, si l’on tient compte de l’ordre d’arrivée au premier tour, on observe que le PS gagne 25 villes lors de triangulaires alors qu’il arrivait en tête au premier dans 42 municipalités, soit un taux de déperdition de 40%. Les listes d’union de la gauche enregistrent un taux de déperdition de 21% (53 villes gagnées pour 67 ballotages favorables), 18% pour les listes UMP, seulement 5% pour les listes d’union de la droite (54 villes gagnées pour 57 ballotages favorables) et 43% pour les listes FN.

Figure 4 : Gains municipaux selon la structure du second tour

Dans le cas de quadrangulaires, le taux de déperdition est de 16% pour les listes d’union de la gauche, 0% pour les listes d’union de la droite, et 23% pour les listes divers droite.


Une mise en perspective historique
A la veille du second tour, l’existence d’une dynamique de sanction contre le Parti socialiste ne faisait plus de doute ; seule subsistait une interrogation sur son ampleur, avec le souvenir des élections municipales de 1983 en arrière-plan. La comparaison historique ne laisse planer aucun doute : la vague de 2014 est nettement plus puissante (Figure 3).
Le solde négatif de 162 villes de plus de 9.000 habitants est un record historique, qui dépasse de très loin le reflux de 78 villes enregistré en 1983. Il est également bien au-delà d’un simple mouvement de balancier suite à la nette victoire de 2008. Au fond, l’ampleur du mouvement en faveur de la droite n’a qu’un seul précédent depuis le début de la Cinquième République : la victoire écrasante de la gauche lors des municipales de 1977, les municipales de l’union de la gauche.
Au final, pour la première fois depuis l’accession de la gauche aux responsabilités nationales en 1981, la gauche ne contrôle plus que 38% des villes de plus de 9.000 habitants et 34 % des villes de plus de 30.000 habitants. Le paysage politique local subit un bouleversement impressionnant. La tenue des élections régionales de 2015 rend probable une nouvelle saignée bleue dans les 21 régions de métropole actuellement dirigées par la gauche si le vote sanction est toujours à l’œuvre pour ces nouvelles élections intermédiaires.


Martial Foucault et Florent Gougou 




[1] Les villes d’Orange et Béziers ont élu des maires d’extrême-droite et divers droite avec le soutien du Front National.




[i] Les arrondissements/secteurs de Paris, Lyon et Marseille sont traités comme une unité, en fonction de leur population respective.
[ii] Martial Foucault. 2014. « Bilan du 1er tour des élections municipales dans les villes de + de 9.000 habitants », Note du CEVIPOF, http://www.cevipof.fr/electionsmunicipales2014/notes/.  Florent Gougou. 2014. « Le bilan du premier tour des élections municipales dans la France urbaine : les signes avant-coureurs d’une sanction de grande ampleur », http://slowpolitix.blogpost.fr
[iii] Cette note utilise les étiquettes fournies par le Ministère de l’Intérieur. Elles souffrent de nombreuses imprécisions, voire d’erreurs, mais elles permettent de dresser un tableau général des mouvements à l’œuvre. Un travail sur l’ensemble des étiquettes est en cours : nous en rendrons compte ultérieurement.